Extrait du Sol Rouge de Brocéliande

Extrait du chapitre "Étranges ondes"

A noter : pour des raisons de facilité de lecture, j’ai ajouté des marqueurs indiquant un changement de page. 

Le Sol Rouge de Brocéliande

Page 1

Le restaurant-café était un bâtiment en vieilles pierres grises, avec un charme indéniable. Ses grandes baies vitrées offraient une vue sur un intérieur cosy, dans un mélange de tables rondes ou rectangulaires, hautes ou basses, accompagnées de leurs chaises en bois verni. Le garçon de comptoir, face à la porte, accueillait les clients et repérait ceux qui s’installaient aux tables disposées dans la rue piétonne, sous les lourds parasols noirs. Chaque table était minutieusement préparée, mais il y avait une différence entre l’intérieur et l’extérieur.

À l’intérieur, les tables étaient couvertes de nappes blanches, avec des verres à pied, des serviettes en tissu et des cartes reliées de cuir. À l’extérieur, tout était plus simple : il n’y avait pas de nappes, les serviettes étaient en papier et la carte en plastique était dressée verticalement à l’aide d’un petit support noir. À l’intérieur, les chaises étaient confortables ; à l’extérieur, elles étaient étudiées pour endurer le climat. Pourtant, avec la chaleur, cette même terrasse était prise d’assaut.

C’était là qu’Ambre, assise devant un verre de jus d’orange fraîchement pressé, observait la potentielle cliente de Gabriel qui soufflait sur son café. Elle se demandait si le détective n’allait pas la maudire pour s’être donné le rôle d’assistante sans son accord, mais l’esprit qui se tenait derrière la femme ne la quittait pas des yeux. Elle ne laisserait probablement pas filer une médium capable de lui venir en aide alors, quitte à mentir, autant y aller à fond.

Page 2

– Donc, votre sœur a disparu ? demanda Ambre, en sortant son téléphone pour prendre des notes. Marjorie, c’est bien ça ?

– Oui, confirma la cliente, qui gardait la tête basse pour contenir ses larmes.

Sa chevelure rousse ressemblait à un rideau de feu chatoyant. La femme devait avoir à peu près l’âge d’Ambre, mais elle était sans conteste bien plus féminine qu’elle. Ambre fit une petite grimace, qu’elle dissimula derrière son verre. Ce n’était pas le moment de se comparer aux autres, il y avait là un esprit qui l’appelait à l’aide et Gabriel n’était pas disponible. C’était à elle d’intervenir.

– Marjorie est ma sœur jumelle. Ça fait une semaine que je suis sans nouvelles.

– Les gendarmes ne l’ont pas cherchée ? s’enquit Ambre.

– J’ai voulu signaler sa disparition, mais…

La cliente ravala ses larmes et Ambre lui tendit un mouchoir en papier. La femme l’accepta avec un léger sourire de remerciement, avant de se moucher bruyamment. Elle semblait si vulnérable qu’Ambre ne put s’empêcher de lui prendre la main avec compassion.

Page 3

– Je vous écoute, assura-t-elle, oubliant complètement les pensées de jalousie qu’elle ressentait un peu plus tôt.

– Vous savez, reprit la cliente, il faut plusieurs conditions pour que les autorités vous aident à rechercher une personne adulte. Il faut que la disparition soit classée comme inquiétante. Par exemple, la personne disparue doit être partie sans ses affaires personnelles, ou elle doit être vieille et handicapée. Ou alors il faut qu’elle ait laissé une lettre de suicide ou qu’on la soupçonne de s’être radicalisée. Marjo n’entre dans aucune de ces catégories, alors ils ont dit que je devais la chercher moi-même.

Ambre serra les dents. Elle n’imaginait pas le cauchemar que pouvaient vivre certaines familles. L’assistante improvisée encouragea la cliente à poursuivre et cette dernière reprit après s’être mouchée une nouvelle fois.

– Marjo est partie faire une randonnée de plusieurs jours. Mais elle ne donne plus de nouvelles depuis mercredi dernier. Elle ne répond ni à mes appels ni à mes SMS. L’un des gendarmes m’a dit qu’il n’y avait pas encore de quoi s’inquiéter, qu’elle voulait peut-être respirer sans m’avoir sur le dos et que le réseau était mauvais là où elle était partie.

Ambre serra à nouveau les dents : la remarque de cet homme était cruelle et parfaitement gratuite, cette sœur inquiète n’avait pas eu de chance en tombant sur lui. Son ami Léo, qui révisait pour passer le concours de gendarmerie, serait bien plus aimable avec les victimes.

Page 4

– Je suis sûre qu’elle a des ennuis, poursuivit la femme. C’est ma moitié, nous ne passons jamais autant de temps sans qu’on s’envoie au moins un texto.

Ambre porta le verre à ses lèvres et elle jeta un coup d’œil discret à l’esprit qui se tenait derrière la cliente. De toute évidence, cette femme avait raison de s’inquiéter pour sa sœur.

– Je viens de réaliser que je ne m’étais même pas présentée, réalisa Ambre. Je m’appelle Ambre Saulin. Et vous ? Comment vous appelez-vous ?

– Véronique Bertrand, se présenta la cliente. Je viens de Créteil, à côté de Paris. J’ai fait le déplacement pour l’agence Meyer, parce que les avis sur cette agence sont tous plutôt positifs. Les gens disent que, même si l’accueil est déplorable, le travail est bien fait. Cela dit, je n’ai pas à me plaindre de l’accueil, madame Saulin. Il y a vraiment de mauvaises personnes partout.

Ambre eut du mal à contenir son sourire. Elle imaginait parfaitement Gabriel recevoir ses clients dans son agence à moitié consacrée aux jeux vidéo. Il ne se montrait probablement pas très poli et elle-même n’oublierait jamais qu’il lui avait claqué la porte au nez à leur première rencontre.

Page 5

– Pouvez-vous m’en dire un peu plus sur ce que vous savez du voyage de votre sœur, madame Bertrand ?

– Ah oui, j’ai apporté une carte que j’ai marquée moi-même quand j’ai commencé à m’inquiéter.

La cliente sortit de son sac une carte touristique de la forêt de Brocéliande. Ambre fronça les sourcils : bien que cette forêt ne soit pas très loin de chez elle, elle ne s’y était rendue que deux fois depuis son emménagement, et souvent pour accompagner des membres de sa famille venus lui rendre visite.

Véronique expliqua alors que Marjorie comptait visiter tous les sites touristiques du coin et arpenter toutes les randonnées possibles. Pour cette raison, Marjorie avait posé sa tente dans le camping municipal de Paimpont, la plus grosse ville de la forêt du même nom, surnommée officieusement « la forêt de Brocéliande ».

Ambre ne pouvait pas s’empêcher de penser aux pompiers quand quelqu’un prononçait le nom de « Paimpont ». Quelle étrange idée de nom pour une ville et pour une forêt légendaire ! Mais, même si Ambre ne s’était pas beaucoup préoccupée de cette forêt, elle ne croyait pas aux histoires du coin. Pourquoi le roi Arthur, Merlin et tous les chevaliers de la Table Ronde se seraient-ils retrouvés en France, alors qu’il s’agissait d’une légende anglaise ? Brocéliande, la vraie, devait donc se trouver au Royaume-Uni. Donc, tout le reste ne pouvait être qu’une énorme arnaque touristique. Du moins, Ambre le supposait-elle, même si elle devait reconnaître que le coin était magnifique.

Page 6

– J’ai marqué sur la carte tous les lieux qu’elle a déjà visités et les randonnées qu’elle a faites. Je comptais partir moi-même à sa recherche si monsieur Meyer ne pouvait pas m’aider, mais je risque de perdre mon emploi si je m’absente trop longtemps. Et je suis loin d’être une grande aventurière, les longues marches me font rapidement mal aux pieds. J’ai besoin d’aide, madame…

Véronique laissa son regard parcourir Ambre et elle fronça les sourcils. Il paraissait évident que la prétendue assistante du détective n’était guère plus sportive que la cliente, mais cette réaction ne plut pas beaucoup à Ambre. Il fallait partir faire un peu de randonnée ? Eh bien, elle le ferait ! Il était toujours plus facile de faire de longues marches avec des kilos en trop qu’avec des talons aiguilles. De plus, l’esprit de sa sœur saurait lui montrer où se trouvait son corps, ça ne faisait aucun doute. Au pire, elle demanderait à Mickaël de l’aider à la localiser avec son pendule.

– Bien, coupa Ambre. Je prends l’affaire et je la remettrai à Gabriel. Concernant les honoraires…

– Ah oui, combien voulez-vous ? demanda la cliente, en fouillant dans son sac. Ce n’était pas indiqué, mais je suppose que, vu votre spécialité, on est aux alentours de deux cents euros de l’heure ?

Page 7

Ambre blêmit : tant que ça ? Véronique sembla se méprendre sur la réaction de son interlocutrice.

– Ce n’est pas ça ? Je peux monter jusqu’à trois cents euros de l’heure.

– Vous savez que l’enquête pourrait bien durer plusieurs jours ? rappela Ambre. Est-ce que ça…

– D’accord, je monte à cinq cents. S’il vous plaît, retrouvez ma sœur ! Je payerai ce qu’il faudra !

Cinq cents euros de l’heure ? Cette femme était-elle folle ? Ou simplement follement riche ? Et qui négociait les tarifs en doublant les montants aussi facilement ? Ambre ne connaissait pas les tarifs de Gabriel, il était difficile pour elle de savoir ce qu’elle devait demander. Avant que la cliente ne s’emballe sur le prix, Ambre avait envisagé de demander une avance et de laisser Gabriel réclamer le reste. Mais, puisqu’il s’agissait de son enquête à elle, alors elle pouvait bien faire comme elle le souhaitait.

– Va pour deux cents euros de l’heure, coupa Ambre, en levant les mains. En revanche, j’aurais besoin d’un acompte comme garantie et pour avancer mes frais de déplacement.

– Vous allez enquêter vous-même ?

Page 8

– Oui, en attendant que Gabriel puisse me rejoindre. Il y a urgence.

Les deux femmes continuèrent à discuter un petit moment des différents points administratifs, Ambre incluant un contrat signé bornant la demande du client et un paiement échelonné, puis elles se levèrent et se serrèrent la main.

– Au fait, madame Bertrand, je ne vous ai pas demandé pourquoi vous vouliez faire appel à une agence spécialisée dans le paranormal. Un détective privé classique n’aurait-il pas suffi ?

– Hum… Disons que j’ai confiance en la capacité des médiums à retrouver les personnes disparues, plus qu’en un détective classique. J’espère que vous me donnerez rapidement de bonnes nouvelles, madame Saulin.

Ambre hocha la tête et elle regarda la cliente s’éloigner, le cœur serré d’un étrange pressentiment. Si la sœur jumelle de cette femme ne s’était pas trouvée à ses côtés, Ambre aurait probablement refusé cette affaire. Quelque chose la dérangeait, mais elle ne savait pas quoi.

– Bien, allons chercher votre corps, Marjorie. Commençons par appeler du renfort.

Ambre appela Mickaël en premier lieu : un radiesthésiste était l’idéal pour ce genre d’affaires, d’autant plus qu’il était en vacances ! Mais le jeune homme ne décrocha pas et Ambre tomba sur le répondeur à plusieurs reprises. Elle appela alors Lise. .

Page 9

– Eh ! salua la concernée, à l’autre bout du téléphone. Comment tu vas ? Tu as pris une pause ?

– Oula, c’est plus compliqué que ça, admit Ambre, avec un petit rire. Tu as l’air de bonne humeur !

– Oui, je me fais conduire par Cyril. On pensait faire une balade.

– Une balade ? répéta Ambre.

Une idée commença à germer dans un coin de sa tête.

– Brocéliande, ça vous dirait ? proposa Ambre, en jetant un coup d’œil au serveur qui venait lui demander de régler la note. J’ai une histoire à vous raconter…

– On dirait que ce ne sera pas une simple promenade, comprit Lise, intriguée. On se retrouve où ?

– Si vous n’êtes pas trop loin de l’agence Meyer, vous pouvez passer me prendre, suggéra Ambre.

– Mais qu’est-ce que tu fais chez Gab ? s’étonna Cyril.
Visiblement, Lise avait mis le haut-parleur. Ambre eut un petit rire.

Visiblement, Lise avait mis le haut-parleur. Ambre eut un petit rire.

– Salut, Cyril ! Gabriel est absent et je me suis retrouvée sur une enquête paranormale. Ça vous tente ?

– Je ne serais pas utile, bougonna Cyril.

Page 10

– Mais qu’est-ce que tu racontes ? intervint Lise. Tu seras utile à la hauteur de tes moyens et de tes capacités ! Ambre, tu sais que, normalement, c’est mon père, le détective ? Je ne sais pas si c’est une bonne idée de se mêler de ses enquêtes. Tu risques d’attirer l’attention sur toi.

– J’ai déjà accepté de la mener, annonça Ambre. La question c’est plutôt : est-ce que je la fais toute seule ou est-ce que vous m’aidez ?